Tout ne se joue pas dans la pierre

Anciens usages de l’eau

D’où nous sommes, au début du XIXe siècle, on pouvait contempler le vaste miroir du Grand Étang d’Ixelles. Il fut partiellement comblé vers 1860, puis transformé vers 1873 en étang d’agrément. S’il était jadis propriété de l’abbaye de La Cambre, les villageois avaient le droit d’en employer l’eau pour divers usages  : ils y lavaient leur linge et leurs légumes, le charron y faisait tremper ses roues, les bestiaux s’y abreuvaient… Les brasseries y puisaient également leur eau jusqu’au XVIIIe siècle. Avec la croissance démographique, le nombre de dépôts de fumiers et de fosses d’aisance se multiplia aux alentours.

Un réseau hydrographique complexe

Le Grand Étang d’Ixelles était un maillon majeur de l’impressionnant chapelet de plusieurs dizaines de pièces d’eau s’égrenant tout au long de la vallée du Maelbeek, viviers plus ou moins importants ou sauvoirs, petits réservoirs où l’on entreposait les poissons. Tout au long de la vallée, les étangs étaient reliés par un savant entrelacs de biefs, de canaux séparant les eaux vivantes des eaux claires, etc. Bref, tout un système hydrographique complexe, entièrement modelé par l’humain et témoin des savoir-faire élaborés et anciens en matière de maîtrise des eaux.

Conflits ou conventions de gestion

Si le réseau était complexe, la gestion l’était tout autant. Une modification à un endroit, ou un mauvais entretien pouvaient avoir des conséquences en aval, voire en amont. Les archives font état d’innombrables conflits entre propriétaires ou tenanciers des moulins, des viviers, ou de dispositions permettant de maintenir un fragile équilibre entre usagers des eaux du Maelbeek. Ainsi en est-il des conventions de 1384 et de 1414, engageant les possesseurs des étangs et moulins de la vallée – dont l’abbaye de La Cambre. Elles organisaient un calendrier de vidanges des principaux étangs de la vallée (en vue des curages annuels indispensables)  : le Grand Étang d’Ixelles devait être vidé à la Sainte-Catherine, l’étang de Schaerbeek trois semaines avant la Toussaint, celui de Saint-Josse 14 jours plus tard et celui d’Etterbeek le 8  novembre. Ne peut-on voir ici un exemple fort ancien de ce que nous appellerions une gestion commune, qui se fasse souci de la préservation d’une ressource et des usages de chacun  ?

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Les quatre étangs et le village d’Ixelles au XVIIIe siècle, carte figurative (Archives générales du Royaume)

Les brasseries d’Ixelles

Avant 1795, le Maelbeek marquait ici la limite entre Ixelles-le-Vicomte, administrée par le châtelain – ou vicomte – de Boondael, et Ixelles-sous-Bruxelles, incluse dans la Cuve de Bruxelles, vaste territoire sur lequel la ville de Bruxelles exerçait certains droits.

L’endroit fut, il y a quelques siècles, le théâtre de vives tensions à propos… de bière. En 1503, Philippe le Beau interdit de brasser dans un rayon d’un mille autour des remparts de la Ville. Ceci, sous pression du métier des brasseurs urbains, qui brassaient selon les règles d’un art strictement réglementé par des chartes anciennes et craignaient la concurrence déloyale de bières sur lesquelles ne s’exerçaient pas la même fiscalité.

En 1612, à la suite d’un procès rocambolesque, l’interdiction sur la fabrication de la bière à Ixelles est levée. Elle y connaîtra dès lors un essor qui marquera, plusieurs siècles durant, la vie économique et sociale du village.

Petit brasseur deviendra grand

Aux temps de la révolution industrielle, beaucoup de brasseries ixelloises disparurent, ne pouvant rivaliser avec une production plus massive et plus standardisée (donc à moindre coût pour le consommateur). En revanche, certaines d’entre elles grandirent jusqu’à devenir d’importantes industries, au point d’être parfois absorbées par les grands groupes brassicoles qui aujourd’hui dominent le marché… à l’échelle mondiale.

Artisanat et corporations

Cette histoire nous renvoie à celle des corporations, des corps de métiers dans les villes de jadis.

Les uns considèrent qu’elles incarnent les valeurs positives de l’amour du travail bien fait et de l’artisanat et qu’elles furent par ailleurs des actrices importantes de l’ouverture des institutions politiques. Les autres soulignent qu’elles pratiquaient l’exclusion, un protectionnisme injuste et qu’elles restaient fermées à toute innovation.

La multiplication des brasseries ixelloises au XVIIe et XVIIIe siècles, témoigne d’une époque où émerge une classe d’entrepreneurs, de petits capitalistes (qui parfois deviendront gros). C’est au nom de la liberté d’entre-prendre qu’ils s’opposeront aux anciennes corporations. Mais la résistance de celles-ci, si elle était certes liée à la peur de perdre certains privilèges, n’exprimait-elle pas aussi le refus des artisans de se faire déposséder de leur savoir-faire et le voir disparaître au profit d’une économie de marché qui, dans sa quête d’une production de masse, devient de plus en plus insensible aux variations et spécificités locales  ?

Maelbeek Mon Amour